Paysages simultanés

A partir de l’observation des paysages, Ola Abadallah cultive sa terre picturale. Les lignes essentielles sont là, l’horizontale, la verticale et l’oblique. Une sensibilité aiguisée développe sa perception visuelle ; à la fois proche et dissemblable de Mondrian, elle précise : « La ligne c’est ma relation au tableau ».
La paysagiste construit son monde. Un monde abstrait où les orthogonales deviennent lignes de niveau d’une géographie lyrique. De larges panoramas s’étalent en diptyques.

Le travail méditatif des lignes invite Ola Abdallah à épouser l’attente millénaire des hommes et à façonner un autre paysage.

Née en Syrie, d’un père historien de la Mésopotamie et d’une mère psychanalyste, sa démarche d’artiste affirme et réunit ces deux inclinations. L’histoire et l’archéologie sont au cœur de ses préoccupations. Les intervalles espace-­temps se percutent, laissant jaillir dans la matière les traces d’un souvenir perdu. Les lignes divisent mais permettent aussi la continuité, la contradiction n’est qu’apparente. La rencontre du passé et du présent fait surgir l’instant dans un futur possible. Antinomie du temps. Sa peinture fouille jusqu’aux origines de l’Homme. Dans une quête obstinée, elle donne à voir ce qui est là depuis toujours.

La peintre nous sort de notre cécité. La lumière, vecteur de voyage, nous transporte dans des régions étroitement superposées. Elle s’infiltre vers des espèces d’espaces plissés jamais fermés, trouvant leur respiration dans les vides et les blancs. Les éléments colorés contrastent bien sans être fermés, écrit Robert Delaunay.

La fulgurante patience de la trajectoire de la couleur traverse l’Histoire en silence jusqu’à la source.

Plus les pigments et les encres dilués remontent les strates du temps et les couches archéologiques, plus la compréhension de l’Histoire devient abstraite. Le regard est entrainé dans leur sillage, de l’extérieur vers l’intérieur, pour ramener le passé jusqu’à aujourd’hui.
La rupture d’une ligne agit comme le décrochement d’une interrogation, les obliques comme une ponctuation, les vides comme une respiration, pour aller encore ailleurs, sans effraction, en douceur.
Superpositions.

Transpositions de l’émotion vécue. Souffles des transparences voilées.

La sensualité des couleurs rejoint la sensibilité orientale d’Ola Abdallah. Chez elle les couleurs sont sans retenue, et cependant dans cette profusion quelle finesse chromatique ! Comme on la rencontre dans l’abstraction américaine chez Rothko, Albers, Reinhardt ou Briget Rilit.
L’artiste peint des séries et des duos ; la limite l’agace et la série lui propose toujours une nouvelle ouverture.
Le tableau à plat sur le sol, Ola Abdallah peint debout, suspendue au-dessus du monde, comme la déesse égyptienne Noût. Tout son être entre en relation – sa main avec le pinceau, son geste avec le tableau, son corps avec son esprit.
Rapidement sur six ou sept tableaux à la fois, l’eau séduit la matière, le papier de riz marouflé se plisse et danse. L’artiste se projette dans l’espace du tableau pour essayer de l’organiser. En rupture avec le concept de la perspective, les lignes structurent l’espace ; les contrastes et le clair-obscur le construisent. Les couleurs montent en puissance dans des dégradés du plus foncé au plus clair et inversement.

Pour Ola Abdallah, chaque tableau est une expérience. Véritable diagramme, il restitue une atmosphère de vibrations colorées. La couleur capturée dans les rets de la lumière trouve sa personnalité dans la chaleur et la vivacité des tons : « Dans mon atelier, je suis comme dans un labo, je ne sais pas ce que je vais trouver » dit-elle.
L’artiste explore le difficile équilibre des lignes et des couleurs, elle navigue entre les extrêmes, entre Orient et Occident, entre première et dernière touche, entre vides et pleins. Dans un incessant aller-retour entre la Nature et l’art, elle organise son monde sensible, exalte sa sensation tout en la contrôlant jusqu’en ses débords possibles.

Annick Chantrel Leluc  Avril 2011