Dans les peintures d’encres et d’or : La série voyage en Italie d’Ola Abdallah

Au commencement, il y a les images. Elles ne dévoilent pas leurs sources nourrissantes pour les premiers regards. Elles charment tout de suite par leurs couleurs fortes et fermes, par leur étincellement, par cet étrange sentiment de les distinguer au travers d’un voile. Or, elles ne nous laissent pas tranquilles ; elles nous attirent exprimant doucement et vigoureusement une attente. Nous avons à faire un travail mutuel; les signes d’un long dialogue se dessinent entre nous. Notre interlocuteur ou plutôt notre guide, les tableaux, sont affirmés et silencieux, sages et réservent subtilement leurs perspectives. Après de longues contemplations et « d’échanges de parole », nous nous apercevons que nous sommes en train de nous promener dans un édifice où les portes s’ouvrent les unes après les autres.
Les compositions, l’utilisation des espaces, les cadres, les bouts irréguliers des papiers, les jeux de couleurs expérimentent toutes les possibilités de l’équilibre et de l’harmonie. Ni l’une, ni l’autre n’est donnée au préalable, et elles ne comportent pas les éléments de base de l’organisation. Cependant, toutes les composantes, toutes les variations techniques prennent en considération l’équilibre et l’harmonie, à l’image d’un orfèvre ajustant minutieusement ses poids dans une balance à plateaux multiples. La languette marche de-ci de-là, c’est ainsi qu’elle indique continuellement les interrelations ; les différentes parties des images négocient en permanence pour établir les règles qui conduisent à l’établissement d’un champ magnétique stabilisé.
Souvent les compromis, les négociations pour le futur équilibre naissent devant nos yeux : les détails en témoignent, tandis que l’ensemble est déjà fondé sur d’autres effets. Les bords, les couleurs inachevées diffèrent sensiblement de la tonalité générale des peintures, mais aussi les textures disparates démontrent cette expérience ludique, cette peur et cette attraction d’une harmonie déséquilibrée ou jamais née.
Les éléments du champ magnétique s’associent souvent très indirectement, de façon allusive.
En examinant les peintures à une certaine distance, ce sont la translucidité, le métissage des couches fines et douces, le caractère tissulaire qui captivent d’abord les spectateurs. En s’approchant du tableau, et en distinguant les traces du pinceau et la texture, les premières impressions se modifient. Des matériaux lourds, des surfaces saturées, des traits vigoureux définissent les assises, et les touches plus fines, plus fades, parfois discontinues ne sont légères qu’en apparence. En effet, une force affirmée émane de la notation, et avec elle, toute la matière appliquée. Aucun signe de doute, de vacillement, de parenthèses n’est transposé
Cet aspect double réside également dans le monde des couleurs. Il est valable tant pour les peintures qui contiennent fondamentalement des couleurs chaudes que pour les tableaux plus froids, où les taches mates livrent un combat avec les fines couches d’encre énigmatiquement translucides. Tantôt les bandes d’une seule couche, dilués d’eau prédominent dans les compositions (à ce moment les mates ne font autre chose que les accentuer). Tantôt les superficies impénétrables règnent sur l’ensemble, dans ce cas, la partie supérieure joue un rôle décoratif. La même couleur, la même technique crée une fois un monde fabuleux ; un autre moment elles se présentent comme le centre sobre de l’univers du tableau ; ces aspects s’alternent souvent à l’intérieur d’une même composition. Ce jeu bipolaire n’est, en effet, qu’un élément d’une structure plus complexe car les pigments et les bouts de papiers scintillants redistribuent les valeurs relatives.
Les couches d’or à la fois accentuent et décomposent les taches d’encre transparentes et les parties plus mates, saturées de pigments. Leur ambiance onirique, parfois même féerique ne sont qu’une parmi les diverses lectures proposées. L’or parvient ici à magnifier ses impératifs. Il crée une densité étonnante en unifiant la composition. Le degré de concentration de l’or varie d’un tableau à l’autre de la série ; la palette s’étend de la plus légère et mystérieuse couche de poudre d’or, à travers des fonds dorés d’une connotation plus complexe, jusqu’aux surfaces imitant des lamelles métalliques massives. Bien que l’or reçoive un sens nouveau à chaque tableau et malgré l’expérience ludique de la poudre parsemée, la dominance se dévoile dans la série. Le scintillement organise et cache la profondeur de l’encre et du tableau. Le duel varié offre le plaisir intellectuel qui évolue au fur et à mesure tout en se trouvant concurrencé par le plaisir esthétique de la série.
Quel est l’enjeu de ce dialogue dans lequel nous nous sommes engagés dès le début ? Que disent les peintures ? Étonnamment, les peintures d’Ola Abdallah ne parlent pas d’elles-mêmes. Elles parlent du spectateur, ou plus précisément, elles le guident sur le chemin d’une découverte. Car, à chaque instant elles reflètent nos parcours, nos processus d’interpréter les choses que nous voyons, et en même temps, ces peintures savent déjà le niveau suivant de l’intelligence. Elles proposent de (se) connaître toujours un peu plus…
Julia Nyikos